GAMXIT : LES ELECTIONS SÉNÉGALAISES ET L'ESPOIR POUR UNE SOUVERAINETÉ ACCRUE DANS LA NOUVELLE GAMBIE


LASPAD – APN Collaborative Research Group


Le Sénégal et la Gambie sont par nature condamnés à la coexistence. La Gambie est une petite bande de terre sur les deux rives du fleuve portant le même nom, engloutie dans la République du Sénégal qui le borde au nord, au sud et à l’Est.



Mis à part le fait que les deux pays partagent les mêmes peuples (tous les groupes ethniques du Sénégal sont aussi en Gambie), cet agencement géographique a renforcé les relations entre les deux pays mais a également été une source de frictions politiques qui ont conduit à plusieurs fermetures des frontières à partir des années 2000.


La tension la plus récente entre les deux pays frères remonte à 2016, lorsque l'administration sous l'ancien président Yahya Jammeh a décidé d'augmenter unilatéralement les tarifs des transbordeurs pour les véhicules sénégalais empruntant la transgambienne, une courte route économiquement importante reliant le nord et le sud du Sénégal en passant par la Gambie. De la durée normale du trajet de 6 à 12 heures, les chauffeurs de camions sénégalais et les voyageurs se rendant en Casamance ont été obligés d’emprunter le long trajet de détour en passant par Tambacounda, créant ainsi une situation économique insupportable pour les deux pays.


L’une des promesses faites aux Sénégalais par le candidat Macky Sall lors des élections présidentielles de 2012 était la « continuité territoriale » du Sénégal qui devait donc être assurée par le pont de la Trans gambienne ou de la Sénégambie selon qu’on est pro-souverainiste gambien ou pro-confédéraliste opportuniste sénégambien.


Le président Macky Sall n’avait d’ailleurs pas hésité à consacrer sa première sortie officielle hors du Sénégal après son investiture à son homologue gambien, Yahya Jammeh les jours suivant la célébration de l’indépendance du Sénégal, en avril 2012. Il faut rajouter à cela le fait que l’homme fort de la Gambie, qui devait accueillir la conférence de la CDEAO sur la Guinée Bissau et le Mali en mai 2012, concéda en guise de cadeau l’organisation dudit sommet à son neveu Hal Puular (Macky Sall).


Mais la jouissance du pouvoir telle que l’occident ou Kocc Barma nous l’enseigna est bien loin de nos accommodements sociétaux du type cousinage à plaisanterie [Ajamaat – Hal Puluar – Sereer … et tutti quanti –], car "Buur du Mbokk, en somme le Prince n’est point tenu par les sentiments familiaux est une règle d’Etat fort bien assimilée dans les deux nations sénégambiennes.


Point que Jammeh soit devenu si naïf ( !) Pour un régime connu pour son autoritarisme, il s’agit davantage d’un signe de solitude et lassitude du pouvoir qui le rendait ainsi moins vigilant à certaines réflexions communes qui sous-entendent que le Sénégal donne de la main droite ce qu’il retire de la main gauche.


La nouvelle amitié Jammeh – Macky était si belle qu’en Février 2015, son vice-président, Mme Isatou Njie-Saidy et M. Boune Abdallah Dione Premier Ministre du Sénégal posaient la première pierre symbolisant le début de la construction du pont Trans gambien.


Néanmoins, le Président Jammeh n’assistera ni au début de la construction (mars 2017) ni à l’inauguration (janvier 2019) du pont avec le président Macky Sall, qui n’hésita pas à la première occasion qui s’offrait à lui, à se débarrasser d’un Président gambien peu maniable qui montrait des signes de mauvaise volonté dans l’épineuse question de la traversée du fleuve Gambie.


En Décembre 2016, Macky Sall allait offrir dans la capitale sénégalaise l’investiture au Président Adama Barrow, candidat de transition porté par l’opposition gambienne avec un mandat de 3 ans non renouvelable.


Ainsi, la crise post-électorale allait-elle jeter le Président de la Nouvelle Gambie dans les bras protecteurs du Président Macky Sall qui sait qu’en aidant Barrow il pouvait mieux espérer remplir sa promesse faite aux populations de la Casamance en termes de désenclavement et de continuité territoriale du Sénégal sur la Gambie.


Désormais, le Président Macky Sall compte le pont Trans gambien rebaptisé pont sénégambien dans son bilan politique. Quant aux Gambiens, ils voudraient bien se réapproprier leur démocratie face à un Président Sénégalais qu’ils soupçonnent de trop cautionner le Président Barrow.


Cette quête de souveraineté justifie l’intérêt qu’ils portent sur l’issue des élections présidentielles sénégalaises. Malgré le bilan du Président Macky en termes de stabilité, et de sécurité humaine en Gambie comme en Casamance, les Gambiens verraient bien M. Ousmane Sonko, la jeune coqueluche de la politique sénégalaise, comme futur Président du Sénégal.


Il faut rappeler que c’est l’armée sénégalaise qui joue le rôle de sécurisation de nos frontières respectives et sous le couvert de la CEDEAO. Le seul mérite de la Gambie en termes de sécurité et de consolidation de la paix en Casamance, se résume au seul fait que c’est le terrain des opérations sécuritaires.


La question de la souveraineté par rapport au Sénégal fait partie des différentes problématiques qui animent les réactions de l’intelligentsia gambienne qui semble accuser le Président Barrow de la vendre contre son avenir politique. Le seul fait d’avoir changé le nom du pont a suscité des sentiments nationalistes dans certains milieux.


Beaucoup de Gambiens s'attendaient à ce que l'inauguration soit une affaire sénégambienne, ce qui n’impliquait pas de renommer le pont. Ils n’ont aucun problème à ce que le président gambien préfère le nommer Pont Senegambia, mais ils ne pensent pas que cette initiative soit la sienne, mais celle de Macky ce d’autant plus que la plupart des Gambiens ont appris le changement de nom par le biais de la télévision et des médias sénégalais.


Dans l'état actuel des choses, le changement de nom d'un projet de pont transgambien de plus de cinq décennies pour satisfaire Macky Sall est considéré comme une atteinte à la souveraineté et à l'indépendance de la Gambie. Les Gambiens ont comme un ressentiment envers le Sénégal en gardant en souvenir le harcèlement continu qu’ils prétendent subir sur les routes sénégalaises quand ils voyagent sous immatriculation gambienne ; sans oublier que la présence des militaires sénégalais en Gambie, en particulier sur la rive sud, avait occasionné des heurts suite à la mort de Haruna Jatta.


Depuis quelques temps, le Président gambien en bisbilles avec son propre parti politique, encourage la création d’un mouvement de jeunes qui prétendent défendre sa politique de manière non-partisane. Et Barrow a récemment remis des véhicules et des motocycles à ce Mouvement des jeunes Barrowistes pour le développement national afin de faciliter leur mobilité dans leur propagande de la politique du régime.


Il se constitue ainsi une armée de sympathisants pro-Barrow, tandis que l’appareil d’Etat lui sert à régler ses comptes à ses ex coalisés devenus ses adversaires. Et bien évidemment, il ferait tout, s’il le pouvait, pour voir le Président Macky Sall remporter un second mandat.

Quant à ses anciens alliés dont il a fini par s’aliéner la sympathie, ils sont très sensibles à la montée en force de Sonko dont l’origine sudiste semble les rapprocher ; et se plaisent déjà à imaginer qu’il n’entraverait pas la souveraineté politique de la Gambie en exploitant la bonhomie du Président Barrow comme le fait le Président Macky Sall.


L’intelligentsia gambienne se met ainsi à rêver d’une victoire d’un fils du Fogni, ce grand terroir du sud partagée entre le Sénégal et la Gambie, et fief de l’ancien Président Yahya Jammeh, d’où sont originaires les Atépa Goudiaby, et autres Marie Angélique et Landing Savané.


Qui l’eut cru ?


Que la Gambie verrait en la Casamance Naturelle, un exutoire de son complexe de souveraineté par rapport au Sénégal. La Rive gauche du fleuve Gambie que le politologue Babacar Justin Ndiaye aime à appeler l’axe Banjul – Bignona – Bissau, est bien un sujet complexe.


Les sentiments politiques partagés par les gambiens viennent ainsi nous rappeler que la victoire du Président Macky Sall en Casamance n’est pas acquise, que les actes politiques posés en termes de continuité territoriale dans le cadre du processus de paix ont des avantages duplices.


Certes, les différents candidats ne feront pas campagne en Gambie, mais ils ont le droit de savoir ce que leurs voisins pensent de ces élections et leurs attentes en termes de relations entre la Nouvelle Gambie et le Sénégal.

Pape Cherif Bertrand Bassène

History Former Lecturer, University of The Gambia


Sait Matty Jaw

Political Science Lecturer, University of The Gambia

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